Nouvelles comptabilités au service des écosystèmes

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Thèse pour obtenir le grade de docteur délivré par l’Institut des Sciences et Industries du Vivant et de l’Environnement (AgroParisTech) Spécialité : Sciences de Gestion présentée et soutenue publiquement par Clément FEGER Le 17 février 2016.

Source : http://laurent-mermet.fr/wp-content/uploads/2016/12/The%CC%80se_Cle%CC%81mentFeger_Mars2016.pdf

Introduction générale

«As greater acknowledgment is given to the role of human agency in the environmental sphere, the need for different approaches to both conceiving and acting upon human and organizational interaction with the environment has started to be recognized, albeit still far too slowly. There are, as a consequence, more signs of an emerging awarness that many aspects of human life are likely to change, even accounting and other calculative systems. As changes occur in our concepts and focus of accountability for the environment, the demands for different flows of information, accounting and otherwise, are also likely to grow.» – A.Hopwood, Accounting and the environment, 2009.

Le temps des comptabilités au service des écosystèmes ?

La comptabilité consiste à concevoir et à mobiliser des systèmes d’information pour relever des défis d’organisation collective de l’action humaine. Les systèmes comptables évoluent avec la nature de ces défis. Intimement liés à des visions spécifiques et historiquement situéesdu monde, ils sont à l’image des préoccupations particulières portées par les organisations et les praticiens qui les imaginent, les développent et les utilisent à différentes époques, àdifférents endroits.

Les premières comptabilités apparaissent dès 3500 av. J-C en Mésopotamie, en Israël, en Egypte, en Chine, en Grèce et à Rome, et prennent la forme d’inventaires, inscrits sur des tablettes d’argile ou sur les murs des temples. En Mésopotamie et en Egypte, elles sont réservées à différents usages : tenir les comptes des biens apportés ou reçus dans le cadre d’échanges marchands ou de rituels religieux, mais aussi et surtout calculer les surplus de grains et suivre l’évolution des stocks de blé, qui sont au cœur de ces civilisations récemment sédentaires et fondées sur l’agriculture. Dans la Grèce antique,la comptabilité est au cœur du souci démocratique, et le trésor athénien est gardé dans le lieu sacré de Délos par des citoyens trésoriers formés pour contrôler les dépenses publiquesde la cité;au contraire, dans les cités oligarques ou tyranniques, aucun système de compte rendu public n’est mis en place. A Rome, les pater familias sont chargés de tenir les comptes du foyer au sein d’un journal quotidien et d’un registre mensuel susceptibles d’être examinés par les collecteurs d’impôts, assurant ainsi les revenus nécessairesà l’extension de la puissance de l’Empire et de son armée(Lemarchand et Nikitin,2000; Soll, 2014).

Il faut attendre plusieurs siècles avant que la première innovation comptable majeure, l’invention des livres comptables en partie double, fasse son apparition dans l’Europe marchande (Nord de l’Italie, Pays-Bas, Allemagne,etc.). Cette technique nouvelle datant du XIVesiècle donneaux négociants qui la maîtrisent un avantage important sur leurs concurrents dans un contexte de constitution des premières sociétés commerciales et bancaires internationales. Le modèle comptable vénitien, formalisé pour la première fois par le moine mathématicien Luca Pacioli en 1494, offre ainsi auxnégociantsla capacité de calculer à tout moment leurs actifs et leursobligations, à conditiontoutefois que ceux-ci s’astreignentà équilibrer leurs crédits et leursdébits en combinantleursavoir-faire de marchand avec leurmorale religieuse [1](Ibid).

En 2015, l’humanité est confrontée à un problème de taille, inédit dans son histoire: s’organiser différemment de telle sorte que la biosphère, «lesystème de support de vie» (Daily, Gretchen et Ehrlich, 1996; Ehrlich et Mooney, 1983) duquel nous dépendons, puisse faire l’objet d’une prise en charge collective efficace et pérenne. Or,les efforts engagés depuis plusieurs décennies sont insuffisants à freiner la destruction continue des écosystèmes planétaires (MEA, 2005). Que peut la comptabilité face à ce défi immense et protéïforme ? Que faut-il compter et prendre en compte pour répondre à la «crise de la biodiversité» ? A quoi doivent ressembler ces nouveaux comptes ? Sur quelles conventions peut-on les fonder ? Qui est susceptible de les utiliser et comment ? Quel est l’état actuel des innovations comptables sur les écosystèmes ? A quoi servent-elles ? Qu’est-ce qui manque aujourd’hui pour que les comptabilités écologiques puissent jouer un rôle déterminant dans les efforts collectifs pour la conservation ? Peut-on proposer de nouvelles bases théoriques pour le développement futur de comptabilités centrées sur les systèmes écologiques?

Trois fronts d’innovation,trois points d’entrée sur la question des comptabilités et des écosystèmes

Plusieurs fronts d’innovation a priori disjoints apparaissent aujourd’hui dans le débat académique et public comme porteurs d’espoir pour renforcer la lutte contre l’érosion de la biodiversité :

(1) la conception de nouveaux outils d’évaluation des écosystèmes;

(2) le développement de nouvelles comptabilités socio-environnementales à l’échelle des organisations;

(3) la mise à contribution des entreprises dans la protection du «capital naturel».

Comme nous le développerons tout au long de cette thèse, ces trois domaines d’innovation ont chacun une forte dimension comptable. Notre hypothèse est qu’ils gagneraient, pour relever certaines des difficultés propres à chacun, à être articulés autour du pivot commun de la comptabilité.

Comment renforcer la capacité des outils d’information écologique à générer du changement dans la gestion des écosystèmes ?

De nombreux efforts sont menés aujourd’hui dans le champ de la conservation et de la gestion de l’environnement dans le but de concevoir et de développer des indicateurs et des outils d’évaluation quantitative des écosystèmes pour les utiliser dans des contextes variés d’action collective sur les territoires. C’est le cas des outils d’évaluation proposant des indicateurs quantitatifs ou qualitatifs, biophysiques ou monétaires, des modélisations et des représentations cartographiques des fonctionnalités écologiques et des services écosystémiques d’un territoire (Kareiva et al., 2011). Ces outils sont souvent conçus et utilisés dans la perspective que la production de nouvelles informations sur l’état et l’évolution des écosystèmes ou de problèmes écologiques donnés puisseinfluencer la prise de décision sur des territoires et conduire à des changements favorables à la protection de la biodiversité. Comment ces nouvelles «pratiques calculatoires» contribuent-elles effectivement aux efforts de gestion collective des écosystèmes ? Pourquoi ces outils échouent-ils parfois à créer du changement favorable à la biodiversité, malgré les progrès techniques et scientifiques constants dont ils font l’objet ? Quelles difficultés leurs utilisateurs rencontrent-ils dans leur mise en œuvre dans une variété de contextes organisationnels, sociaux et politiques ? Quels liens y a-t-il entre les problématiques d’utilisation de ces systèmes d’information centrés sur l’évaluation des écosystèmes et le champ de la comptabilité?

En outre, les chercheurs ne sont pas les seuls à développer de tels systèmes d’information et d’évaluation des écosystèmes. Certaines organisations conçoivent et utilisent des outils adaptés à leurs activités et à leurs propres problématiques d’interdépendance avec les écosystèmes (voir Hanson, Van der Lugt, Ozment, 2011; Havas et al., 2014; Waage et Kester, 2015). Ces systèmes d’information centrés sur l’évaluation des écosystèmes peuvent-ils alors s’articuler avec les systèmes d’information comptable internes aux organisations? De quelle manière? Pour créer quels changements? Dans cette thèse, nous chercherons à apporter des réponses à ces questions qui portent sur le rôle des systèmes d’information écologique dans la mise en gestion collective des écosystèmes. Nous étudierons ces problématiques dans le cadre des interventions d’une organisation spécifique, une entreprise du secteur de l’environnement,dans cette gestion collective. Nous nous appuierons également surnotre propre expérience d’application d’un outil d’évaluation des services écosystémiques à Bordeaux.

Quelles comptabilités socio-environnementales pouraccompagner les interventions des organisations dans la gestion collective des écosystèmes ?

Depuis les premiers travaux dans les années 1970, le champ des comptabilités socio-environnementales (CSE) organisationnelles a multiplié les propositions académiques et les expérimentations de nouvelles comptabilités dont l’objectif est d’aider les organisations à mieux prendre en compte et gérer leurs enjeux environnementaux. Depuis quelques années, des premiers travaux portant sur la question de la conservation des écosystèmes et de la biodiversité émergent : reporting extra-financier étendu aux enjeux de la biodiversité (Jones, 1996; GRI, 2011), nouvelles comptabilités de gestion pour mesurer les interdépendances des entreprises aux services écosystémiques (Houdetet Germaneau, 2014), propositions pour intégrer le maintien du capital naturel dans la comptabilité générale des entreprises (Rambaud et Richard, 2015a).

La conservation des écosystèmes ne peut toutefois résulter uniquement d’efforts de réduction des pressions négatives qui s’exercent sur eux. Elle demande aussi de faire l’objet d’un investissement gestionnaire propre consistant à penser et à équiper la manière dont de multiples organisations interagissent stratégiquement autour de la prise en charge de problèmes écologiques. Peut-on alors compléter les propositions déjà existantes en comptabilité socio-environnementale par des comptabilités utiles pour accompagner la gestion collective de problèmes écologiques ? Si de telles comptabilités ne sont pas centrées sur une seule organisation, alors sur quoi sont-elles centrées ? Comment définir le périmètre, les rôles et les objectifs de telles comptabilités ? Comment les situer et les articuler aux systèmes d’information comptable d’une organisation donnée pour l’accompagner dans ses stratégies d’interaction avec les autres organisations ? Quelles méthodes d’évaluation et de quantification des écosystèmes sont appropriées et quelles capacités techniques et scientifiques sont requises pour les développer ? Dans notre travail, en réponse à ces interrogations, nous chercherons à proposer des pistes d’innovation comptables résultant d’une réflexion générale dans le champ des comptabilités.

Comment les entreprisesdu secteur de l’environnement peuvent-elles contribuer à la protection du capital naturel ?

Les enjeux de conservation des écosystèmes sont de moins en moins considérés comme le domaine exclusif des Etats et des associations environnementales. Les entreprises sont depuis la fin des années 1990 invitées à jouer un rôle croissant dans la gestion de la biodiversité [2]. En France, le Grenelle de l’Environnement (2007) a contribué à sensibiliserles entreprises à ce défi environnemental. A l’international, la publication du rapport The Economics of Ecosystems and Biodiversity for Business (TEEB, 2012) a marqué une étape dans la formulation d’un discours engageant les entreprises à reconnaître, à mesurer et à gérer leurs interdépendances à la nature. Or, les entreprises peuvent participer d’au moins deux grandes manières aux efforts de conservation de la biodiversité: (1) en réduisant les impacts de leurs activités et en internalisant leurs externalités négatives, ou (2) en développant des métiers, des activités et des innovations qui participent à la protection de l’environnement.

La première perspective soulève des questions qui concernent tout particulièrement les entreprises appartenant à des secteurs ayant un impact fort sur la biodiversité (secteur minier, aménageurs et grandes infrastructures, agroalimentaire, cosmétique,etc.) : comment alors renforcer les réglementations contraignantes sur les impacts des activités de ces entreprises sur la biodiversité et l’utilisation non durable des ressources naturelles ? Comment obliger ces entreprises à rendre des comptes publics sur leurs impacts? Quels instruments économiques concevoir pour inciter les entreprises à changer leurs pratiques ? Comment accompagner des changements dans leurs chaînes de valeur ? Comment quantifier, rendre visible et reconnaître les services rendus par les écosystèmes dans la création de valeur de long terme de ces entreprises ? Comment encourager et accompagner les bonnes pratiques qu’elles mettent en place volontairement et comment savoir si elles participent efficacement aux efforts de conservation ?

La seconde perspective concerne un type particulier d’entreprises, celles appartenant au secteur de l’environnement, dont le cœur de métier est de développer des activités et des services qui participent à la gestion de biens environnementaux (traitement et distribution de l’eau, traitement des pollutions, revalorisation des déchets, etc.). Bien que les activités de ces entreprises aient un certain nombre d’impacts sur l’environnement dont elles ont la responsabilité au même titre que l’ensemble des entreprises des autres secteurs, la dégradation des systèmes écologiques leur pose des défis d’une autre nature : la biodiversité est-elle une contrainte supplémentaire à prendre en compte ou une opportunité stratégique de développement de nouvelles activités commerciales ? Quelles sont ces nouvelles activités et quels enjeux d’innovation suscitent-elles?Quels modèles d’affaires peuvent permettre leur développement ? Comment et avec quels outils quantifier les valeurs créées et justifier une rémunération ?

Qu’ont-elles à attendre du développement de «marchés de la biodiversité»et est-ce la seule voie possible ? Qu’ont les grands opérateurs techniques et commerciaux à apporter à la conservation des écosystèmes de différent que les acteurs publics ou que les associations ? La poursuite d’un profit financier est-elle compatible avec la protection d’un tel bien commun et ne prend-on pas le risque d’assister à une «marchandisation de la nature» ?

A la différence des questions liées aux impacts des entreprises sur l’environnement qui font déjà l’objet de nombreux travaux, l’idée que des entreprises du secteur de l’environnement puissent jouer un rôle actif dans la gestion des écosystèmes suscite aujourd’hui autant d’espoirs (Bishop et al., 2008; 2009; TEEB, 2012) que de craintes (McDonald, 2010; McDonald et Corson, 2012), mais reste en réalité encore peu étudiée sur le terrain. Quels sont les questionnements, les pistes et les difficultés que rencontrent les entreprises qui se lancent dans un tel chantier ? Peut-on imaginer des modèles d’affaires dédiés à l’obtention de résultats de conservation des écosystèmes ? Comment alors les accompagner dans leur tentative de développer des services qui contribuent à la qualité écologique des territoires ? Quels outils d’évaluation des écosystèmes et quelles innovations comptables faut-il mobiliser ou concevoir pour rendre un tel projet possible? Pour étudier ces questions, notre thèse s’appuiera sur un travail de terrain et de recheche-intervention ancré au cœur d’une grande entreprise du secteur de l’environnement, Lyonnaise des Eaux, qui développe depuis quelques années de nouvelles activités tournées vers les écosystèmes du «grand cycle de l’eau».

Formulation de la question de recherche

La problématique générale de notre recherche se situe à la confluence des enjeux et des controverses propres à ces trois fronts d’innovation dans le domaine de la conservation des écosystèmes.

(1) D’une part, nous partageons le constat de ceux qui, dans le champ de la conservation, développent de nouveaux outils d’évaluation des écosystèmes et qui se heurtent aujourd’hui à des difficultés pour générer des changements favorables à leur prise en charge collective. Nous nous demandons alors dans quelle mesure une approche comptable de ces systèmes d’information écologique peut contribuer à résoudre les problématiques liées à leur utilisation dans une diversité de contextes de décision et d’action collective sur les territoires.

(2) D’autre part, nous nous interrogeons sur la pertinence et la possibilitéde compléter les propositions existantes sur la prise en compte des écosystèmes dans les comptabilités des organisations par des comptabilités conçues spécialement pour gérer les interactions stratégiques entre organisations dans le cadre de la gestion collective de problèmes écologiques.

(3) Enfin, nous souhaitons mieux connaître, comprendre et accompagnerles questions propres à certaines entreprises du secteur de l’environnement qui cherchent à développer des activités commerciales contribuant à la qualité écologique des territoires. Un tel projet d’entreprise soulève des problématiques comptables portantsur la création de valeur liée aux interventions de ces entreprises dans la gestion des écosystèmes.

L’hypothèse fondatrice de ce travail est que la discipline comptable peut jouer le rôle de pivot autour duquel ces trois grands enjeux appartenant respectivement au domaine de la gestion de l’entreprise, au champ des comptabilités socio-environnementales des organisations et aux sciences de la conservation peuvent s’articuler et se nourrir réciproquement. Par ailleurs, notre recherche a pour particularité d’être ancrée au cœur d’une grande entreprise du secteur de l’environnement, Lyonnaise des Eaux. Pour chercher des réponses aux problématiques soulevées ci-dessus, nous combinerons ainsi

(1) une réflexion générale dans le champ des comptabilités avec

(2) un travail de recherche-intervention qui privilégie le point de vue spécifique de cette entreprise sur les questions qui nous intéressent. Nous formulerons la question de recherche qui guidera les développements de cette thèse de la manière suivante :

Quelles comptabilités pour accompagner les interventions d’une entreprise du secteur de l’environnement dans la gestion collective des écosystèmes ?

Cette formulation nous invitera à nous questionner sur le type de comptabilités existantes ou à concevoir, sur le type d’intervention qu’une telle entreprise peut conduire et à quelles conditions, ou encore, sur la nature collective de la gestion des problèmes écologiques et les systèmes d’information écologique permettant de l’équiper.

Organisation de la thèse et présentation générale des chapitres

Notre travail a consisté à mener en parallèle une réflexion générale sur les comptabilités écologiques et les enjeux organisationnels et d’action collective qui les sous-tendentet une recherche-intervention au sein d’une grande entreprise du secteur de l’environnement. Ces travaux théoriques et empiriques n’ont pas étéréalisésde manière cloisonnée, mais se sont au contraire constamment nourris l’un et l’autre au fur et à mesure de la progression de la recherche. Toutefois, ils ont conduit à la formulation de résultats de nature différente qui gagnent à être présentés et discutés dans les styles contrastés qui leur correspondent le mieux.

Le lecteur trouvera ainsi dans les chapitres 2, 3, 4 et 5 des développements plus didactiques et théoriques rendant compte de nos travaux et propositions dans le domaine des comptabilités.

Les chapitres 6,7 et 8 rendent compte de nos travaux plus empiriques menés au sein de l’entreprise. Le chapitre 9 constitue une tentative de croiser plus explicitement et directement les résultats issus de la réflexion générale en comptabilité et ceux issus de la recherche-intervention.

Dans le chapitre 1, nous expliquerons en détail la manière dont nous avons travaillé durant ces trois années de recherche, les hypothèses sous-jacentes à ce travail, les lectures menées et la conduite de notre recherche-intervention.

Dans le chapitre 2, nous explorerons le champ de la comptabilité socio-environnementale, déjà riche en propositions pour élargir le périmètre de responsabilité des organisations vers une meilleure prise en compte de l’environnement, et depuis plus récemment, des écosystèmes. Nous mettrons en lumière des travaux en comptabilité écologique qui cherchent à se décentrer des organisations pour investiguer des problématiques plus générales de gestion de la biodiversité.

Dans le chapitre 3,nous décentrerons complètement notre regard des organisations pour partir à la recherche d’approches comptables développées directement dans le champ de la conservation et de la gestion de l’environnement. Nous distinguerons d’abord une famille de Systèmes d’Information Evaluative pour la Conservation (SIEC) cherchant à établir des bilans de l’état et de l’évolution des écosystèmes. Nous étudierons ensuite une seconde famille de SIEC visant à jouer un rôle dans la décision et la gestion collective des écosystèmes sur les territoires. Nous proposerons alors de considérer les enjeux liés à leur conception et à leur utilisation comme un problème relevant du domaine des Comptabilités de Gestion pour les Ecosystèmes.

Dans le chapitre 4, nous chercherons à affermir cette hypothèse en mobilisant conjointement le champ de la comptabilité critique et des théories particulièrement adaptées à l’analyse des dimensions organisationnelle, politique et institutionnellede l’action collective pour la conservation. Nous montrerons que pour concevoir et utiliserdes Comptabilités de Gestion pour les Ecosystèmes, il s’agit de penser en même temps les formes d’organisation collective auxquelles ces comptabilités contribuent.

Dans le chapitre 5, nous introduirons une Cartographie des Comptabilités pour les Ecosystèmes par laquelle nous chercherons à identifier les grands domaines d’innovation comptable pour les écosystèmes, centrés,d’une part,sur les organisations et,d’autre part,sur les écosystèmes et les problèmes écologiques. A la lumière de ce cadre, nous identifierons plusieurs grands enjeux permettant de penser l’articulation entre les Comptabilités de Gestion pour les Ecosystèmes et les autres domaines d’innovation comptable.

Dans le chapitre 6, nous concentreronsnotre analyse sur les problématiques organisationnelles et stratégiques d’une organisation particulière, Lyonnaise des Eaux. Nous retracerons l’émergence de sa stratégie de développement denouvelles activités commerciales dédiées à la gestion du «grand cycle de l’eau». Pour parler de manière plus générale de ces entreprises qui comme Lyonnaise des Eaux choisiraient la gestion des écosystèmes comme nouveau périmètre d’activité, nous proposerons defocaliser notre analyse sur le développement de «services aux écosystèmes».

Dans le chapitre 7, nous décrirons les efforts entrepris par Lyonnaise des Eaux pour développer des services aux écosystèmeset nous discuterons les nombreuses interrogations et difficultés que cela soulève en pratique en nous appuyant sur des études de cas. Nous montrerons que ces difficultés portent en grande partie sur le nécessaire renouvellement des modalités d’action collective et de négociation dans lesquelles les activités de l’entreprise peuvent s’inscrire sur les territoires.

Dans le chapitre 8, nous proposerons quatre «figures d’intervention»correspondant chacune à une voie stratégique et organisationnelle spécifique pour négocier et organiser la gestion collective des écosystèmes auprès d’autres acteurs du territoire. Ces figures d’interventionsont autant de pistes pour le développement de nouveaux modèles d’affaires de services aux écosystèmes, orientés vers la création de valeur écologique.

Le chapitre 9 s’appuiera sur l’ensemble des chapitres précédents pour croiser les résultats issus de la recherche-intervention au sein de Lyonnaise des Eaux avecles développements proposés sur les Comptabilités de Gestion pour les Ecosystèmes. Des activités comptables et des esquisses de comptes seront alors proposées pour accompagner une entreprise de services aux écosystèmes dans la négociation et la création collective de valeur écologique.

Dans notre conclusion générale, nous reprendrons tous les résultats développés au cours des chapitres en formulant la réponse à notre question de recherche. Nous nous efforcerons de clarifier les contributions que nous espérons apporter aux débats actuels sur les entreprises et la biodiversité, sur les comptabilités écologiques et sur l’utilisation des outils d’évaluation des écosystèmes.

Notes et références

Modèle:Références

  1. Dans le chapitre 4 de son Traité des comptes et des Ecritures, Pacioli recommande ainsi au bon marchand de «toujours [garder] présent à l'esprit Dieu et [son] prochain,et [de ne jamais manquer] d'entendre la messe le matin, en se souvenant que grâce à elle on ne perd jamais le droit chemin» (Pacioli, 1494).
  2. Les entreprises ont par exemple été officiellement appelées à contribuer aux objectifs de la Convention sur la Diversité Biologique (CDB) en mars 2006 à Curitiba (Cop-8, Décision VIII/17) à la fois en participant aux side events des Conférences de Parties, mais aussi au niveau local en s’impliquant dans la définition des Stratégies Nationales pour la Biodiversité et en intégrant les enjeux de protection de la biodiversité dans leurs stratégies et processus de décision.